Nathalie Kosciusko-Morizet propose aux internautes de participer à son travail de prospective… Nous répondons, après avoir lu son inoubliable ouvrage, Tu viens ?

Chère Nathalie,

A ta question, « tu viens ? », il nous a paru plus adapté de répondre « j’arrive ! mais je viens avec des potes ». Ecrire seul-e-s devant notre ordi, cela a bien un sens pour les fabricants d’informatique qui se frottent les mains devant les perspectives d’équipement que tu leur ouvres (Internet dans chaque foyer, quelle aubaine). Mais cela heurte bien trop la confiance que nous avons dans une intelligence collective. Pas celle des réseaux, mais celle de ces groupes à la mécanique subtile, que la psychologie sociale a décrits et qui se donnent pour but de décider ensemble de leur avenir. Le caractère non-hiérarchique et horizontal des TIC actuelles, envers lesquelles tu n’es pas la seule à formuler de grandes attentes, nous fait bien plus penser au nouveau management (« bosse toujours », ici « cause toujours ») qu’à une rénovation démocratique. Tu nous as avertis que le forum n’est pas l’assemblée, et que la société civile ne sera pas contre-pouvoir mais « extension féconde » (nous comprenons : décoration démocratique) d’un pouvoir relégitimé.

Pourquoi tant d’acharnement de ta part contre l’engagement ? L’indignation ne peut selon toi être que feinte car les capacités de l’être humain à cet égard sont limitées ? Parle pour toi ! Que Bayrou te tape sur les nerfs, c’est une chose, mais nous voyons bien autour de nous des engagements de tous les instants, qui ne faiblissent pas depuis cinq, dix, trente ans, et qui ne sont dictés par aucun intérêt personnel. As-tu pensé, en écrivant tes attaques, aux chrétiens et aux gens de gauche qui luttent, depuis le gouvernement Balladur, aux côtés des sans-papiers ? Et la désobéissance, une posture irresponsable qui se réclame à tort d’Antigone et de Thoreau, dis-tu ? Les faucheurs et déboulonneurs acceptent comme conséquence de leurs actes de comparaître devant les tribunaux, de mettre en danger leurs biens ou de finir en prison pour récidive. Si « j’assume » est une expression bien galvaudée, dans ce cas-ci il n’est pas d’autre verbe pour définir leur action.

Nous comprenons ainsi ton apologie des capacités politiques du net moins comme une manière de faire mousser le domaine de compétence de ton secrétariat d’Etat (ministre des Champignons tu aurais trouvé de quoi nous convaincre de passer nos dimanches d’automne dans les bois) que comme une stratégie plus fine de dépolitisation de la société française, à travers le dénigrement systématique des corps intermédiaires. Internet (il y a cent ans c’était le cas du téléphone !) est censé mettre en contact direct les citoyens, sans passer par les syndicats, les partis, les associations, avec leurs élu-e-s. Plus question d’avancer collectivement, de se polir peu à peu en se frottant aux autres dans une relation qui ne sera pas épisodique. Nous devons désormais êtres des individus fiers de partager la même différence, de trouver chacun son conformisme, pendant qu’au mieux nous réinventons sans cesse l’eau tiède. Plus question d’être en capacité de mettre en jeu l’agenda élaboré en-haut pour en proposer un autre : les citoyens atomisés s’engouffrent dans les débats qui sont ouverts par d’autres. Pathétique exemple d’un débat automnal qui a épuisé des énergies qui auraient été mieux employées ailleurs. Si les expériences de démocratie directe (telles ces conférences de citoyens sur les OGM ou l’énergie, dont les conclusions ont fini dans un placard) nous semblent à même de sortir de l’impasse écologique et sociale dans laquelle nous sommes, la nécessité de s’organiser ailleurs que là où gouvernants daignent nous appeler reste indispensable dans une démocratie. Alors être invité-e-s à nourrir les forums des sites d’information et des blogs avec nos vagues opinions, pensées pas encore élaborées dans un travail collectif de frottement des idées… c’est plutôt une façon d’occuper les foules, en nous disant qu’en Russie on n’a pas cette chance.

Tenant à nous prouver le pouvoir des mots échangés sur la toile, tu pars dans une campagne citoyenne contre les biberons au plastique chargé de matière toxique, partageant avec les parents concernés les bonnes adresses des marques que tu sais sûres. Les autres tremblent, avec 90 % du marché. C’est quand que tu tentes d’interdire l’usage de ce redoutable bisphénol-A dans les biberons ou les boîtes de conserve ? Tu es hypermnésique, il y a fort à parier que tu connaisses chacun des dysfonctionnements corrélés à la présence dans le sang de cette molécule, mais il semble que tu aies oublié que la constitution de 1958 permet aux ministres de déposer des projets de loi.

Nos représentant-e-s politiques continuent de montrer leur incurie, en comprenant encore moins bien que nos voisin-e-s de pallier les enjeux environnementaux, et c’est encore à eux et elles que tu veux donner le dernier mot ? L’élite de nos ingénieurs continue de défendre le programme nucléaire français, contre vents et marées, et nous devons saluer ton parcours de polytechnicienne et ta compétence tous terrains ? Tu es en charge de la prospective dans un gouvernement où l’on continue à croire que demain sera comme hier, et où tu es la seule à appréhender bouleversements climatiques et fin des ressources naturelles bon marché, certes. La seule à jouer de la harpe, aussi, et ton goût du verbe (avec une prédilection pour la métaphore qui embrouille et la dérision assassine) te fait rejoindre le club fermé des poètes gouvernants, véritables Néron modernes parmi lesquels Pompidou et Mitterrand, aujourd’hui Léotard et Villepin. Mais malgré le portait que tu nous brosses de ta grande sagacité, ta réponse ne tranche guère de celle de tes camarades : croissance économique, voilà la panacée, mais celle-ci sera verte, je vous le promets. L’économie verte sera numérique, de services, en un mot dématérialisée. Est-ce à dire qu’on n’aura plus besoin de manger, d’évacuer nos déchets, de chauffer nos logements, de transporter nos enveloppes corporelles du bureau à la maison, en passant le dimanche par les lieux de loisirs que sont les centres commerciaux ? Certes non, et cette économie de services, gourmande en transports et en équipement électronique énergivore, a un impact écologique qui est déjà connu et ne nous laisse rien augurer de bon pour l’avenir.

Tu cites Lampedusa (« Il faut que tout change pour que rien ne change ») à propos des militant-e-s à ta gauche, mais avec cet Internet dont tu fais un leurre démocratique, n’est-ce pas toi l’héritière de l’aristocrate sicilien, assise sur ses prérogatives de grande bourgeoise et de dirigeante politique ?